En 1919, à Weimar, en pleine guerre civile, l'architecte Walter Gropius lance le Bauhaus, la plus audacieuse école de création du XXe siècle, avec pour mot d'ordre : l'art total. Pour la première fois depuis 1969, une exposition parisienne retrace son histoire.

L'exposition sur le Bauhaus au musée des Arts décoratifs. © Luc Boegly
Publié le 18 octobre 2016 à 09h30
Mis à jour le 12 février 2025 à 12h52
«Nous sommes dans la maison de Goethe, et nous parlons du Bauhaus ! » Michael Siebenbrodt a son bureau dans la demeure de l'écrivain, qui vécut à Weimar jusqu'à sa mort, en 1832. Il est le conservateur du musée consacré à l'école de création la plus audacieuse du XXe siècle. Le musée, lui, est un peu plus loin, en face du théâtre où fut votée la Constitution du 11 août 1919. La démocratie allemande et le Bauhaus sont nés au même moment, au même endroit. Pourquoi le choix de cette jolie ville aux façades jaunes et ocre ? « Weimar n'avait que 40 000 habitants, et avec 10 000 soldats on pouvait assurer sa sécurité », explique Michael Siebenbrodt. Alors qu'à Berlin — où, après la défaite de l'Empire, la République fut proclamée le 9 novembre 1918 — on se battait dans les rues. « L'autre raison, c'est que Weimar est la capitale culturelle de l'Allemagne, la ville de Goethe, de Schiller, du classicisme allemand. »
Une nouvelle corporation sans distinction de classe
L'histoire du Bauhaus remonte au début du XXe siècle. En 1902, l'artiste belge Henry Van de Velde (1863-1957), partisan du beau dans l'utile, est nommé conseiller du grand-duché de Saxe-Weimar, qui sera rattaché, sous la République, au Land de Thuringe. Au bord d'un parc, il construit, entre 1904 et 1907, la nouvelle Ecole des beaux-arts, et, juste en face, l'Ecole des arts décoratifs qu'il vient de fonder. Déjà, il y enseigne une pédagogie inédite : défense de faire référence aux styles du passé. Car si l'Allemagne a dépassé l'Angleterre comme puissance économique, l'esthétique de sa production est datée. Il faut relever le niveau. Dans ce but, des artistes et des industriels s'associent pour fonder, en 1907, le Deutscher Werkbund (Union de l'oeuvre allemande). Van de Velde en fait partie. Un jeune architecte berlinois, Walter Gropius (1883-1969), le rejoint en 1912. Deux ans plus tard, le Werkbund organise une exposition à Cologne : Van de Velde y présente un théâtre et Gropius, une usine. « Deux générations, deux points de vue culturels différents, souligne Siebenbrodt. Gropius ne voyait pas la fabrique seulement comme un lieu de production, mais aussi d'innovation, de création, de progrès. »
Le Bauhaus ne voulait pas créer un style, mais une nouvelle pensée pluraliste.
En 1915, Van de Velde, sans cesse attaqué à cause de sa nationalité, démissionne. Il propose Gropius parmi ses successeurs possibles. Mais ce dernier, mobilisé comme sous-lieutenant de cavalerie, ne prendra la direction de l'Ecole des arts décoratifs qu'en 1918. Entre-temps, il aura mûri un projet révolutionnaire : fondre cette institution avec l'Ecole des beaux-arts en un nouvel établissement de formation à la fois artistique et pratique. « Créons une nouvelle corporation d'artisans, sans les distinctions de classe qui construisent une barrière arrogante entre l'artisan et l'artiste. » Unissons nos forces dans une « grande oeuvre d'art total ». Construisons la « cathédrale de l'avenir », qui « étendra sa lumière jusque sur les plus humbles objets de la vie quotidienne », lance Gropius, dans l'exaltation d'un après-guerre où l'on rêve d'un Homme nouveau qui fera table rase du passé impérial. « Le Bauhaus ne voulait pas créer un style, mais une nouvelle pensée pluraliste. Chaque étudiant devait développer sa propre personnalité, suivre son propre chemin. C'était une école pour inventer, et l'invention est le contraire du style », dit Siebenbrodt.
Les débuts du Bauhaus (1) , en avril 1919, sont terribles. L'Allemagne est en pleine guerre civile. Les dirigeants communistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg ont été assassinés à Berlin en janvier. A Weimar, les troupes protégeant les députés occupent une partie de l'école. Tout manque : argent, charbon, matériel. Gropius vend son argenterie pour récupérer du papier et habiller de vieux uniformes militaires ses 207 étudiants, dont 101 filles. Pour qu'ils mangent un repas chaud par jour, il appelle les habitants à l'aide par des tracts.
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Il faudra quatre ans pour réunir une équipe pédagogique d'avant-garde. Le peintre Lyonel Feininger arrive en mai, suivi en juin du Suisse Johannes Itten, qui, à 31 ans, va enseigner le dessin dans le parc de Weimar, à l'abri d'un pavillon de style néogothique conçu par Goethe en 1786 (aujourd'hui en ruine). Rejetant toute routine, il fait pratiquer à ses élèves des exercices respiratoires. Le crâne rasé, vêtu d'une sorte de soutane, Itten a adopté le mazdéisme, une religion de l'ancienne Perse. Dès 1919, certains habitants commencent à broncher. Des insultes fusent. Elles ne cesseront plus.
Période expressionniste, entre joie et fêtes
En 1921-22 arrivent d'autres artistes : le peintre et chorégraphe Oskar Schlemmer, les peintres Paul Klee et Vassily Kandinsky... C'est la période « expressionniste » du Bauhaus. Une époque de joie et de fêtes. Dans le bâtiment de l'Ecole des beaux-arts, les murs se couvrent de fresques colorées. « Le gouvernement nazi de Thuringe les a fait recouvrir dès 1930. Vous entendez bien : 1930, pas 1933. C'est le premier geste anti-culturel du pouvoir nazi », dit Michael Siebenbrodt, qui a participé lui-même à la restauration de ces peintures lorsqu'il était étudiant. Aujourd'hui, le Bauhaus est classé au Patrimoine mondial de l'humanité. Dans le bâtiment d'en face, celui de l'Ecole des arts décoratifs, on peut voir une superbe fresque de Schlemmer : des personnages entrelacés qui font penser à La Danse, de Matisse. Mais la production du premier Bauhaus, en plein tâtonnement, est limitée : une étrange chaise au dossier haut dite « africaine », un service à thé en métal, des poteries décoratives...
Retour dans les locaux de l'Ecole des beaux-arts. Michael Siebenbrodt tient à montrer le bureau de Gropius. Le mobilier à angles droits marque l'influence du mouvement hollandais De Stijl (le style). En 1921, Theo Van Doesburg, son chef de file, débarque à Weimar en espérant être nommé professeur au Bauhaus. Gropius refuse. Mais Van Doesburg, déclarant que le Bauhaus n'a encore rien produit de valable, ouvre sur place un cours concurrent ! Il y prône le constructivisme : la vérité structurelle, l'absence de sentimentalité, la machine. Van Doesburg convertit une partie du Bauhaus à sa cause et Itten claque la porte.
Fini la cathédrale de l’avenir
Walter Gropius embauche alors, en 1923, un autre constructiviste, le Hongrois Lázsló Moholy-Nagy, avec pour programme « art et technique, une nouvelle unité ». Fini la « cathédrale de l'avenir » : dans une Allemagne terrassée par l'inflation, l'heure n'est plus à l'artisanat sophistiqué, mais à la production industrielle de formes intelligentes résultant de l'économie des matériaux. De ce Bauhaus « fonctionnaliste » naît une maison carrée au toit plat, bâtie de l'autre côté du parc de Weimar. Elle s'y trouve toujours, premier jalon d'une vaste cité universitaire jamais sortie de terre. Sous la pression de l'extrême droite, le Bauhaus se dissout en 1925 pour renaître aussitôt à une centaine de kilomètres, à l'invitation de la municipalité sociale-démocrate de Dessau. On y produira beaucoup plus qu'à Weimar : typographies épurées, meubles tubulaires, lampes-boules, papier peint tacheté et autres objets du quotidien ultra sobres. Il sera fermé en 1933.
À quelques pas de Weimar, le régime hitlérien ouvre, en 1937, un camp de concentration dans la forêt de Buchenwald. Depuis les ateliers de l'Ecole des beaux-arts, on aperçoit son mémorial, une tour carrée en haut d'une colline. « Les nazis ont construit le camp sur l'autre versant, au nord, explique Michael Siebenbrodt. Pour que les étudiants ne puissent pas le voir. Et parce que c'était le côté le plus froid. »