Pragmatisme et souci du style dans
la Correspondance de Cicéron
(Septembre 45-6 août 44)
Contraint à l'inaction depuis la dictature de César, Cicéron met à profit ces années d'otium pour rédiger avec dignité ses principaux dialogues philosophiques. Littérairement féconde, il s'agit sur le plan politique d'une période de transition, où l'orateur vit dans le souvenir de sa gloire éphémère de consul, avant de sur le devant de la scène à la mort du dictateur et de livrer à Antoine, à partir du 2 septembre 44, la grande offensive des Philippiques. Les lettres rédigées au cours des années 45 et 44 portent cette double marque de la philosophie et de la res publica. Ecrites sur fond de guerre civile, elles montrent la primauté de chez celui qui se pensa avant tout comme un homme politique ; des grandes œuvres, elles laissent transparaître les préoccupations de l'Arpinate, comme si les Ides de Mars, loin de couper court à l'activité spéculative du consulaire, l'avaient ravivée. Ainsi s'expliquent la grande disparité thématique des lettres cicéroniennes et l'exceptionnelle variation stylistique qu'elle entraîne, à la différence du corpus plus homogène des lettres philosophiques de Sénèque ou des lettres stylisées de Pline le Jeune. Notre étude voudrait montrer comment, chez Cicéron, l'attention au réel se joint précisément au souci du style, au soin de l'expression, dans le cadre de la rhétorique de la convenance esquissée progressivement par l'orateur dans ses ouvrages théoriques.
La correspondance des années 45 et 44 reflète avec une précision remarquable les soubresauts de la politique romaine, à commencer par l'assassinat de César, événement considérable dont le retentissement symbolique s'étendit bien au-delà de l'Antiquité, en raison du prestige de Rome et de la dimension mythique du démocrate »1. A lire les lettres où sont relatées en particulier les semaines et de désarroi suite aux Ides de mars, avec les troubles qui s'ensuivirent, les tractations entre les conjurés et Marc Antoine, les tensions entre le Sénat et les consuls en place à l'approche de la séance du 1er juin, on serait presque tenté, la perte de nombre d'entre elles, de donner raison à Cornélius Népos quand il affirme que celui qui lirait les lettres à Atticus « n'aurait guère lieu de souhaiter une
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