L’Ukraine utilise une méthode de la Première Guerre mondiale pour « équilibrer le rapport de force » avec la Russie
vieilles méthodes•L’armée ukrainienne parvient à frapper l’artillerie russe grâce à une technique ancienne datant de la Première Guerre mondiale
Cécile De Sèze
L'essentiel
- La Russie se félicite d’avoir repris du terrain face à l’armée ukrainienne dans sa région de Koursk mais piétine dans sa conquête sur le front interne.
- L’Ukraine pourrait réussir à équilibrer, voire renverser, le rapport de force grâce, notamment, à une nouvelle stratégie de contrebatterie.
- Si elle n’est utilisée que depuis quelques mois par l’armée ukrainienne, la détection acoustique des obus date de la Première Guerre mondiale.
Les apparences sont souvent trompeuses. Même si le Kremlin annonce fièrement des avancées sur le terrain, l’armée ukrainienne tient bon et serait même en train de renverser la vapeur grâce à un savant mélange de techniques anciennes et modernes. « Un moment crucial pour l’avenir, fondé sur les drones, l’innovation et la collaboration », analyse Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux, historien et officier de réserve, sur son compte X.
Depuis quelques mois, la stratégie ukrainienne pour frapper les pièces adverses (aussi appelée contrebatterie) contourne le brouillage de ses radars par une technique héritée de la Première Guerre mondiale : la détection acoustique. Autrement dit, « on place des micros et on écoute ce qui se passe, quand les micros enregistrent le son d’un obus on est capable d’en déterminer la direction et la vitesse, donc où il va tomber et d’où il vient », explique Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, historien, stratégiste et auteur de L’ours et le renard - Entretiens sur la guerre en Ukraine (Perrin).
Un drone va ensuite pouvoir aller frapper la pièce de l’adversaire repérée et l’endommager. D’ordinaire, c’est plutôt un obus qui est lancé, mais le drone permet d’affiner le renseignement de la cible grâce à sa caméra. Il est aussi plus rapide, plus précis face à des pièces d’artillerie russes « de moins en moins mobiles », ajoute Michel Goya. De plus, pour attaquer l’artillerie russe, l’Ukraine utilise des drones à la charge creuse capable de percer le blindage. « Quand ça tombe sur un tube d’artillerie, ça ne fait pas énormément de dégâts, mais ça le rend inutilisable », souligne l’historien.
La Russie en mal de guerre
L’ennemi doit ensuite remplacer ses armes perdues et si le rythme de production est moins soutenu que celui de la destruction, les stocks fondent. Les résultats de la stratégie ukrainienne sont là. Pour le seul mois de mars, « plus de 1.600 pièces d’artillerie russe auraient été détruites », dont 122 en une seule journée, avance Stéphane Audrand. Une quantité « énorme, considérable si elle est avérée », remarque Michel Goya. De manière générale, « l’artillerie russe est beaucoup moins efficace depuis le début de l’année », ajoute-t-il.
Et ça se traduit sur le terrain. Son grignotage sur le front s’amoindrit de mois en mois au point de se réduire à quelques maigres centaines de kilomètres carrés en mars, observe l’Institut américain pour l’étude de la guerre (ISW). Avec 240 km2, c’est 150 km2 de moins qu’en février.
Leurs avancées faiblissent chaque mois depuis novembre 2024. Un ralentissement qui s’explique par « la réduction de la puissance de feu russe, la décimation de son artillerie et le brouillage de ses bombes guidées », selon Stéphane Audrand. Trois éléments qui faisaient la force de l’armée de Vladimir Poutine.
Rééquilibrage militaire
L’Ukraine prend un nouveau souffle. Sa nouvelle technique s’ajoute à la création de nouvelles lignes de défense, « l’armée creuse beaucoup » de tranchées, ce qui ralentit aussi les opérations russes, pointe encore Michel Goya selon qui l’armée ukrainienne a aussi trouvé une nouvelle organisation interne qui la rend plus efficace et mieux organisée.
Notre dossier sur la guerre en Ukraine« Le rapport de force est en train de s’équilibrer », constate le spécialiste. Jusqu’à se renverser ? Pour le moment, le front risque surtout de geler avec des résultats décisifs plus difficiles à obtenir d’un côté comme de l’autre. Mais « cette évolution laisse penser que la tendance est plutôt favorable du côté ukrainien », souligne l’historien. Une bonne carte à prendre si des négociations venaient à s’organiser.