Qui sera élu premier ministre du Canada, ce printemps ? Une seule certitude : un homme, aucun des quatre principaux partis n’ayant de femme à sa tête. En cela, le Canada s’inscrit parfaitement dans la tendance mondiale.

De grands sommets internationaux en négociations sur le destin de l’Ukraine, les images valent mille mots : sauf rares exceptions, on y voit un alignement d’hommes cravatés.

Les femmes représentent environ la moitié de la population mondiale. Au surplus, dans 99 pays, elles sont majoritaires à l’université1. Mais selon des données de l’ONU, au 1er janvier 2025, sur 197 pays, 113 n’ont jamais eu une femme comme chef d’État ou de gouvernement ; seules 26 femmes dirigent actuellement leur pays.

La représentation des femmes dans le leadership politique est restée dramatiquement basse en 2024.

Extrait d’un communiqué de l’ONU publié en décembre dernier

« Sur 31 élections présidentielles tenues [en 2024], seules cinq femmes ont été élues présidentes – en Islande, en Namibie, en Macédoine du Nord, en République de Moldavie et au Mexique. »

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE/SPA

Le prince saoudien Mohammed ben Salmane posant aux côtés de chefs d’État et de gouvernement de l’Organisation de la coopération islamique et de La ligue arabe lors d’un sommet à Riyad, en novembre dernier

Déjà, en 2019, António Guterres, secrétaire général de l’ONU, déclarait : « Nous vivons toujours dans un monde dominé par les hommes. Notre culture dominée par les hommes a ignoré, réduit au silence et opprimé les femmes pendant des siècles, voire des millénaires. »

Martine Delvaux, auteure de l’essai Le boys club, trouve cet état de fait d’autant plus regrettable que les politiciennes mettent souvent de l’avant des dossiers que les hommes ont moins à cœur. Comme les femmes deviennent rarement premières ministres ou présidentes dans le monde, ces idées cheminent peu.

Elle trouve par ailleurs complètement insultante l’affirmation souvent répandue voulant que de toute façon, les femmes cheffes d’État ne soient pas nécessairement plus compétentes. « C’est comme tenir pour acquis que les hommes, eux, sont nécessairement compétents. Plusieurs font la preuve du contraire », lance-t-elle, ajoutant que plusieurs pays dans le monde ont été ou sont dirigés « par des assassins ».

L’importance, ou pas, d’une masse critique

Aux États-Unis, jamais une femme n’a été élue présidente. Au Canada, jamais une femme n’a été élue à la tête du pays. Kim Campbell ? Elle n’a pas été élue première ministre au suffrage universel : elle est arrivée à la tête du Parti conservateur après la démission de Brian Mulroney, alors que le Parti conservateur était au plus bas après l’échec de l’Accord du lac Meech et la création de la TPS. Aux élections d’octobre 1993, le Parti conservateur, comme prévu, a essuyé la pire défaite électorale de l’histoire du Canada : seuls deux candidats progressistes-conservateurs ont alors été élus.

L’idée qu’une femme préside aux destinées du pays rendait les gens mal à l’aise, et c’est encore le cas aujourd’hui.

Kim Campbell, ancienne première ministre du Canada, dans la Revue parlementaire canadienne

L’Inde a élu Indira Gandhi, Israël, Golda Meir, l’Allemagne, Angela Merkel, la Grande-Bretagne, Margaret Thatcher. Tant que les femmes apparaissent comme de grandes exceptions, ça peut passer, écrivait alors Mme Campbell.

PHOTO EVELYN HOCKSTEIN, ARCHIVES REUTERS

Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, en réunion avec le ministre des Affaires étrangères de l’Arabie saoudite, le prince Fayçal ben Farhan Al Saud, le conseiller saoudien à la sécurité nationale, Mosaad bin Mohammad Al-Aiban, le conseiller américain à la sécurité nationale, Mike Waltz, l’envoyé américain au Moyen-Orient, Steve Witkoff, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le conseiller en politique étrangère de Vladimir Poutine, Iouri Oushakov, à Riyad, en Arabie saoudite

Mais dans un pays donné, continuait-elle, « quand ces êtres d’exception commencent à être plus nombreuses [près du sommet], la réaction change ».

Les stéréotypes mesurés

Les stéréotypes nuisent-ils vraiment à l’accession des femmes au pouvoir ?

Une étude publiée en 2023 dans la Revue canadienne de sciences politiques et portant sur les stéréotypes au Canada à l’égard des femmes en politique apporte un éclairage sur le sujet.*

Dans cette étude intitulée « Explicit Gender Stereotyping in Canadian Politics » de Philip Chen et coll., près de 15 % des sujets interrogés ont dit qu’à leur avis, les hommes sont naturellement plus aptes à être politiciens ; 1 répondant sur 10 estime par ailleurs que les femmes sont « trop émotives » pour être politiciennes.

Allison Harell, politologue et coauteure de l’étude, note que ces taux, déjà significatifs, « sous-estiment probablement la réalité », puisque dans ce genre d’enquête, les gens hésitent à dire ce qu’ils pensent vraiment s’ils savent que leur opinion va à l’encontre des normes sociales.

Les stéréotypes sexistes « demeurent un obstacle sérieux pour les femmes en politique », concluent les auteurs.

Être femme, toujours un obstacle en politique

En entrevue, Pauline Marois, qui a été la première femme à diriger le Québec, en est elle-même convaincue : ici comme ailleurs, le simple fait d’être femme vous fait perdre d’emblée des votes.

Elle se désole notamment que Hillary Clinton et Kamala Harris, « deux femmes tellement brillantes », aient mordu la poussière.

Comment elle-même y est-elle arrivée ? Ça a été très long, rappelle-t-elle. « Vingt-cinq ans de vie politique active, trois courses au leadership », assortis d’« une détermination sans faille malgré des moments d’insécurité intenses », d’un entourage fort et de « l’appui inconditionnel de celui qui m’accompagne depuis 56 ans ».

Mme Marois ne cache rien de sa propre frustration en voyant passer dans les actualités les images de leaders mondiaux, presque tous hommes, qui dirigent la planète.

Mais elle rappelle dans un même souffle qu’ici, des provinces ont ou ont eu une femme première ministre, et ce, alors que « le droit de vote des femmes est encore récent » dans l’histoire du pays.

Attendre, manifester, faire la grève ?

Martine Delvaux se réjouit que des manifestations continuent de se tenir dans le monde contre tout recul des droits des femmes, notamment ces derniers temps aux États-Unis. Mais elle doute de plus en plus que des manifestations à la petite semaine puissent vraiment provoquer des changements.

Je rêve plutôt d’une grève généralisée des femmes comme cela s’est fait dans certains pays. À la maison, au travail, que plus aucune femme ne bouge.

Martine Delvaux, auteure de l’essai Le boys’club

Mais une organisation d’une telle ampleur, à l’échelle d’un pays, « demande des années de préparation », note-t-elle.

Malgré les actualités particulièrement déprimantes pour les femmes, bien que les statistiques sur les femmes à la tête de pays n’aillent pas dans le bon sens, Pauline Marois reste résolument optimiste.

« Je suis convaincue que la génération de nos filles et de nos petites-filles va y arriver. »

1. Une analyse de The Global Economy basée sur des données de l’UNESCO