Comme Noir sur blanc, hommage posthume au dramaturge Heiner Müller présenté en 1997 par le Festival d'automne à la MC 93 de Bobigny, Eislermaterial prend pour unique objet de représentation le legs d'un créateur aux allures d'alter ego du compositeur. Par son engagement politique non orthodoxe et par son principe de « musique appliquée » déterminant une étroite relation avec les autres arts, Hanns Eisler (1898-1962) s'inscrit en amont des préoccupations de Heiner Goebbels (né en 1952), ancien fondateur d'une « Fanfare soi-disant d'extrême gauche » reconverti en concepteur de spectacles multimédias uniques en leur genre. Réalisé à l'occasion du centenaire de la naissance du plus irréductible des élèves de Schoenberg (auteur de partitions dodécaphoniques très novatrices, Eisler fit ausi carrière à Hollywood avant de signer l'hymne national de l'ex-RDA !), Eislermaterial rassemble des pages à caractère populaire (essentiellement des lieder) pour un arrangement (style et instrumentation) typique des hybridations opérées habituellement par Heiner Goebbels.
Quand La Reprise (1991), Ou bien le débarquement désastreux (1993) et Noir sur blanc (1996) constituaient d'importantes avancées dans le domaine du théâtre musical, Eislermaterial se limite à la dimension d'un « concert scénique » usant avec sobriété de projection de diapositives et de discours en voix off pour prolonger épisodiquement la trame instrumentale et vocale. Réunis face au public sous la forme d'un « U » inversé, les interprètes (une quinzaine) entourent une petite statuette (figurant Eisler en chef de choeur) placée sur une pile de partitions à couverture rouge. Ils semblent d'abord au service d'une musique de patronnage articulée autour d'un modeste harmonium puis, entonnant un chant tout aussi rudimentaire, évoquent une chorale ouvrière... Emerge alors un soliste à la voix tremblante, le comédien Josef Bierbichler, qui trace avec mélancolie le fil rouge d' Eislermaterial. La succession des différents emprunts est rythmée comme un montage cinématographique avec plans « cut » et fondus enchaînés. Les combinaisons instrumentales varient en permanence, remodelant ainsi les perspectives esthétiques, de l'éclairage rétro presque kitsch au recyclage post-moderne diffus. Tubiste, joueur d'hélicon ou percussionniste affecté à la petite cymbale, chaque intervenant donne le signal d'une dérive (solo de clarinette sur fond de pas cadencé, hululements de trombone ponctuant une mélodie en voix de fausset) qui conduit, entre autres, la musique d'Eisler du cabaret berlinois de l'entre-deux-guerres au club de free jazz et celle de Goebbels, du studio fin de siècle aux sources du répétitif américain.
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