Editorial du « Monde ». Les sportifs de haut niveau sont aussi des êtres humains. Cette évidence, qu’il a longtemps été de bon ton de taire, vient d’éclater en pleine lumière pendant les Jeux olympiques de Tokyo. L’histoire retiendra que c’est en grande partie à une gymnaste américaine, Simone Biles, que l’on doit cette reconnaissance. En annonçant, le 27 juillet, son retrait de plusieurs épreuves pour « protéger sa santé mentale », la jeune femme, quatre fois médaillée d’or olympique en 2016, a brisé un tabou et ouvert le débat sur la santé mentale des champions.
Après une semaine d’absence de la compétition, Simone Biles a finalement concouru à la dernière épreuve, mardi 3 août, et arraché la médaille de bronze. Dans le monde olympique, personne n’oubliera la franchise avec laquelle cette athlète de 24 ans, l’une des plus grandes championnes de gymnastique, a expliqué les raisons qui l’ont conduite à renoncer, après avoir constaté au cours de la première épreuve une absence de coordination entre son cerveau et son corps pendant qu’elle effectuait une périlleuse figure en l’air.
« Nous devons protéger notre esprit et notre corps, pas seulement faire ce que le monde attend de nous, a-t-elle dit à la presse. J’ai moins confiance en moi. Il y a ces quelques jours où tout le monde tweete sur vous et vous sentez le poids du monde. Nous ne sommes pas juste des athlètes. Au bout du compte, nous sommes des êtres humains et, parfois, il faut savoir se mettre en retrait. »
La pression psychologique est énorme sur les athlètes d’élite. La pression des Etats, d’abord, qui investissent de l’argent sur eux pour amasser de nombreuses de médailles, instrument parmi d’autres de la compétition géopolitique. La pression du public, ensuite, aussi prompt à les idolâtrer qu’à les vouer aux gémonies lorsqu’ils déçoivent ou dévient de la trajectoire parfaite ; cette pression est évidemment accentuée par les réseaux sociaux.
La tension personnelle, enfin, pour ces athlètes toujours en quête de perfection ; elle a été plus lourde cette année avec ces Jeux si particuliers, disputés à l’ombre de la pandémie. Il a fallu surmonter un an de report, gérer l’incertitude, l’épreuve du confinement, l’arrêt de l’entraînement et la suppression des compétitions. A Tokyo, les athlètes ont été privés de la chaleur du public dans les tribunes et, souvent, du soutien de l’entourage familial.
La décision de Simone Biles et l’accueil généralement bienveillant qui lui a été réservé montrent que quelque chose est en train de changer dans le sport de haut niveau. La joueuse de tennis japonaise Naomi Osaka avait été moins bien reçue en annonçant, le 31 mai, son retrait du tournoi de Roland-Garros pour se protéger mentalement.
Les révélations des abus sexuels dans le sport, et notamment le procès du médecin de l’équipe de gymnastique américaine, Larry Nassar, dont Simone Biles a été une des victimes, ont sans doute contribué à cette prise de conscience. Les sportives s’emparent aussi du sujet de l’instrumentalisation des corps féminins : à l’initiative d’athlètes allemandes et norvégiennes, elles commencent à imposer l’idée que l’exigence de bikinis et de justaucorps échancrés ne relève pas de l’excellence sportive.
Cette évolution est importante. Les sportifs doivent pouvoir évoquer ouvertement leur santé mentale et parler du suivi d’un problème psychologique avec autant d’aisance qu’ils parlent de leurs blessures physiques. Car la victoire dépend aussi, précisément, du mental et de la concentration. Merci, Simone Biles.
Contribuer
Réutiliser ce contenu